Candidat à 74 ans du Front élargi regroupant toutes les
gauches, radicales et modérées, José Mujica, surnommé
Pepe, remporta le 25 octobre le 1er tour de la présidentielle avec
48% des suffrages, contre 29% au Parti national (droite), appelé aussi
Parti Blanco, mené par Luis Alberto Lacalle. Ce dernier présida
l'Uruguay de 1990 à 1995. Le candidat de l'historique Parti Colorado
(centre droit), Pedro Bordaberry, occupait la 3e position avec 17%.
Il a appelé ses partisans à voter pour Lacalle au second tour.
L'avantage d'entre 6 et 10 points octroyés par les sondages unanimes
à José Mujica rendrait inévitable sa victoire finale
le 29 novembre selon la plupart des sociologues consultés par les
médias uruguayens. Le Front élargi conserverait donc pour une
nouvelle législature de cinq ans le pouvoir conquis pour la première
fois en 2004 avec le social-démocrate Tabaré Vazquez, aujourd'hui
président sortant. Comme lui, Mujica pourrait s'appuyer sur une majorité
absolue parlementaire de gauche, renouvelée le 25 octobre, pour gouverner
cet Uruguay d'à peine 3,4 millions d'habitants, grand comme quatre
fois la Suisse à laquelle on l'a parfois comparé, c'est-à-dire petit à
l'échelle sud-américaine.
Pour tenter de conjurer sa défaite annoncée avec insistance,
Luis Alberto Lacalle, 68 ans, a souvent attribué à José
Mujica une pensée identifiée à celle de Hugo Chavez et de la
révolution cubaine. Il prie en fin de campagne l'ex-guérillero
de clamer publiquement, avant le 29 novembre, qu'il n'adhérera pas
à la Ve Internationale socialiste qu'ambitionne de créer le
président du Venezuela.
Le candidat conservateur insinue à voix haute que son adversaire
n'est peut-être pas le mieux placé pour défendre "l'indépendance
nationale" lorsque Chavez commet "l'ingérence" d'envoyer "une grande
embrassade à Pepe", le désignant comme "prochain vainqueur
de l'élection" présidentielle uruguayenne.
Luis Alberto Lacalle affiche le même nationalisme contre les "ingérences"
en faveur de Mujica qu'il attribue à des personnalités du Parti
des travailleurs du président brésilien Lula da Silva et à
des intellectuels "proches du couple présidentiel argentin", Cristina
et Nestor Kirchner.
Le sénateur et ancien guérillero tupamaro José Mujica
se présente pour sa part en continuateur du modéré Tabaré Vazquez,
qui remettra le 1er mars 2010 l'écharpe présidentielle à
son successeur, après avoir réduit de 34 à 20% le taux
de pauvreté, de 13 à 8% celui du chômage, obtenant aussi
un niveau d'investissements étrangers jamais atteint auparavant dans
une économie qui continue à croître malgré la crise.
Une première mondiale symbolise peut-être cette réussite
à laquelle contribua José Mujica comme ministre de l'Agriculture
: l'Uruguay est devenu sous la première législature du Front
élargi le seul pays de la planète dont tous les élèves
du cycle primaire de l'enseignement public, ils sont 362.000, ont reçu
chacun gratuitement un ordinateur portable avec connexion wi-fi à
Internet. Les étudiants du secondaire devraient bénéficier
du même privilège à partir de 2010. Qu'une gauche latino-américaine
démocratise à ce point l'accès à Internet donne probablement, à
Cuba, des sueurs froides aux frères Castro.
Comme Chavez, Mujica ne regrette pas d'avoir porté les armes
contre des institutions élues
Assurant Hugo Chavez de sa "sympathie", José Mujica précisa
néanmoins récemment qu'il lui préfère le Brésilien Lula da Silva
pour sa "philosophie" du dialogue et que s'il était élu à
la présidence, il n'y aurait "ni expropriation ni aucune des sottises
commises au Venezuela".
Il n'empêche que la presse conservatrice et
les partisans de Luis Alberto Lacalle rappellent avec raison que ni Mujica ni sa femme
et aussi ex-guérillera, la sénatrice Lucia Topolansky, ne se sont jamais
repentis d'avoir tenté avec les tupamaros, voici 40 ans
et avant l'instauration d'une dictature militaire (1973-1985) qu'ils auraient
précipitée, d'importer la révolution cubaine en attaquant
par les armes la démocratie uruguayenne pourtant conduite alors,
comme aujourd'hui, par un Parlement et un président élus.
Sur ce point sensible, José Mujica et Hugo Chavez sont sur
la même longueur d'onde. Le leader bolivarien ne regrette en effet
nullement sa tentative de coup d'Etat militaire du 4 février 1992.
Il célèbre même chaque année l'anniversaire de cette date, imposé
aux Vénézuéliens comme jour férié national,
alors que c'est aussi un président et un Parlement élus
qu'il prétendait renverser. Il leur reprochait une corruption réelle
et manifeste, mais après dix ans de pouvoir chaviste, le rapport 2009
de Transparency international vient d'attribuer au Venezuela, comme en 2008,
le titre de pays le plus corrompu d'Amérique latine.
Fondées ou non, les spéculations sur une prochaine dérive
autoritaire, style Chavez, d'une présidence qu'assumerait José
Mujica ont contribué en pleine campagne électorale à
conférer un énorme écho médiatique à la
découverte fortuite d'un arsenal clandestin, le 31 octobre à
Shangrila, station balnéaire située à 20 km de Montevideo.
Au total, 704 armes courtes et longues, y compris des fusils de guerre
M-16, FAL et AK-47, ainsi que 500 grenades, 200 kg de poudre et 110.000 cartouches
ont été saisis. Une littérature marxiste les accompagnait
dans la demeure d'un économiste nommé Saul Feldman. Se
présentant chez lui après un début d'incendie signalé
par des voisins, la police fut accueillie par l'économiste à
coups de feu. Selon la version officielle, Saul Feldman, dont les activités
clandestines demeurent un mystère, a tué un policier et en
a blessé deux autres avant, blessé lui-même, de se suicider.
Le Parti Colorado, par la voix de l'ex-président uruguayen Jorge
Batlle, et le Parti national de Luis Alberto Lacalle prétendirent
aussitôt que Saul Feldman avait noué des relations avec José
Mujica et ses anciens tupamaros. Mais l'absence de preuves pour soutenir
une telle affirmation empêcha apparemment le candidat conservateur d'en retirer
des dividendes électoraux. La manière dont ses partisans tentèrent
d'utiliser l'affaire lui a peut-être même porté préjudice.
Un comble alors que la lutte contre la criminalité, avec promesse
d'y impliquer l'armée, a été l'un des grands thèmes
de campagne de Luis Alberto Lacalle.
D'autres messages forts du candidat conservateur ont porté sur une alléchante
suppression de l'impôt sur le revenu, mis en place pour la première
fois dans l'histoire du pays par le gouvernement de Tabaré Vazquez. Il s'est présenté
aussi comme le garant d'une démocratie nécessitant "l'équilibre"
institutionnel qu'assurerait le dialogue entre sa présidence et le
Parlement contrôlé par la gauche.
Mais en 2009 et en Amérique du Sud, avoir été président
avant le grand virage régional à gauche et être de surcroît
riche propriétaire terrien est moins rentable qu'avoir pour bagages,
comme José Mujica, une origine et un franc-parler paysans, une allergie
au costume-cravate, une version Robin des Bois d'un passé de guérillero
et de prisonnier de la dictature, ainsi qu'un sourire de grand-père
du peuple d'apparence débonnaire, quoiqu'en réalité très
rusé.